"Si toute vie va inévitablement vers sa fin,
nous devons durant la nôtre,
la colorier avec des couleurs d'amour et d'espoir."
Marc Chagall.
- Petite, quand je traversais, je faisais extremement attention à ce que mes pieds ne touchent que les lignes blanches marquées sur la route. J'avoue que les raisons de cet acte m'échappent encore comme beaucoup d'autres choses. Je me souviens tellement bien de chaque moment pendant lesquels je traversais la route ; ma minuscule main emprisonnée dans la grande, fine et douce main de Maman. Elle souriait bêtement en me voyant sautiller pour ne pas poser un seul millimètre de mon pied sur le goudron, et en arrivant au bout de la route, elle me disait en se penchant vers moi, ses lèvres étirées en un sourire ineffaçable et inoubliable : "Je crois que toutes ces aventures méritent bien quelques bonbons". Mais un jour, on se réveille, on a quinze ans, et Maman n'est plus là. Notre petite main a grandi, s'est amincie et est devenue toute douce. Mais elle est seule. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, elle est seule. Seule et délaissée. Oubliée. Oubliée par la main de Maman. Elle est partie un jour, sans rien dire, sans un baiser d'adieux, après avoir crié si fort avec Papa que mes oreilles n'ont jamais oublié un seul mot. Ils repassent en boucle dans ma tête chaque soir quand je ferme les yeux pour essayer de m'endormir. Elle n'est jamais revenue. Elle ne s'est pas perdue en chemin. Non, elle n'est pas allée bien loin. La voiture de notre voisin de l'époque, qui était pressé ce jour-là, n'a pas raté celle de Maman. Trois jours de coma, elle n'est jamais revenue. Papa a hurlé dans le couloir de l'hopitâl. Il a pleuré. Un homme qui pleure, il n'y a rien de pire. Surtout quand c'est notre père. Il m'a pris dans ses bras. Je n'avais rien compris. Quand il s'est calmé, il m'a chuchoté que tout irait bien et j'ai demandé : "Elle est où Maman ?". Il m'a laissée sous la surveillance d'une infirmière et s'est enfoncé dans les profondeurs de l'hopital. Je me suis assise sur une des chaises qui étaient là et j'ai regardé les personnes passer. Je ne me rappelle plus grand chose à partir de ce moment-là, à part une seule chose : j'ai glissé ma main droite dans la poche de mon manteau marron en velours et à l'intérieur, elle s'est agrippée à un paquet de bonbons. Petite, quand je traversais, je faisais extremement attention à ce que mes pieds ne touchent que les lignes blanches marquées sur la route. Et Maman, heureuse, une fois de l'autre côté, me disait, souriante : "Je crois que toutes ces aventures méritent bien quelques bonbons".







