Pour les Kooks...
La chambre était l'une de celles dans lesquelles on ne trouvait que le strict nécessaire. Je posai délicatement ma main sur le lit, l'un des seuls meubles de la pièce... La caresse de mes doigts sur le tissu vert fit résonner un doux murmure qui brisa le silence régnant dans la grande maison. Je soupirai et laissai mon corps se poser lâchement sur le parquet sombre. De la poussière s'envola et m'entoura. J'éternuai.
Dire que quelques heures auparavant, le corps de Naïve s'étalait, nu, sur ce grand lit, ses cheveux de princesse entourant son doux visage clair et souriant, le drap vert épousant ses courbes merveilleuses et ses petits pieds dépassant nonchalemment. Dire que quelques heures plus tôt, Naïve était couchée là, recourbée sur elle-même, heureuse, endormie. Sainte Naïve...
Mais tout avait disparu. Sa robe blanche ne gisait plus à côté de ses sandales brunes. Sa bague n'était plus sous l'oreiller. Ses sous-vêtements ne se trouvaient même plus sous le lit, où ils avaient été envoyés violemment. Elle était partie.
Il m'était impossible de me relever. J'ignorais tout : ses goûts, sa personnalité, sa vie sociale, la raison... La raison, c'était tout ce que je voulais. Le pourquoi elle nous avait quittés si precipitamment.
On vint me chercher. On me demanda si j'allais bien.
On m'envoya ailleurs. On me parla d'autre chose.
Mais tout ce que j'avais en tête c'était le visage rayonnant de Naïve. Mais tout ce dont je voulais c'était penser à elle. Tout ce que je voulais, c'était souffrir. Pauvre type. Je n'étais qu'un idiot, un con fini. Elle était partie, rien ne l'aurait fait revenir. Encore moins moi et mes minables moyens.
Le soir même, je retournai dans la grande maison. J'éclairais la chambre avec une petite lampe à gaz qui trainait dans le couloir. J'effleurais une nouvelle fois le tissu vert. Je repensai une nouvelle fois à Naïve, ma Naïve...
Mes doigts tournèrent un long moment autour de la tâche rouge se trouvant sur le haut du matelas.
Le corps de Naïve avait été emporté au petit matin par ma brigade. Le jour précédent, l'appel d'une vieille femme affolée ayant trouvé le corps de sa fille morte dans sa chambre, sous le toit, avait été reçu aux environs de dix heures du matin. Mes collègues et moi, nous arrivions vers onze heures. On était joyeux, plein d'allegresse, et à deux doigts de partir déjeuner dans un restaurant traditionnel où l'on avait nos habitudes. On s'arrêta tout de même chez la vieille dame. On était préparé mentalement à lui annoncer que sa fille était surement une droguée qui s'était mal piquée et que la maladie l'avait emportée durant la nuit. A cent mètres, je reconnus la maison. Mon humeur s'obscurcit.
Naïve était morte depuis trois jours. Nous étions mardi. Le crime avait eu lieu dans la nuit de samedi à dimanche. Elle avait reçu une balle dans la tête. Un photographe prit des clichés, des scientifiques cherchèrent des traces d'ADN ou d'empreinte digitale, un garçon notait des tonnes de choses sur un carnet, et mes collègues eux, réflechissaient. J'étais sous le choc. La mère nous donna l'identité de la défunte. On ne trouva rien de compromettant sur elle, encore moins une piste. Très peu d'amis, un père décédé, aucun compagnon, pas d'amant. Rien, rien du tout. C'était une jeune fille de vingt et un ans belle, douce, gentille et sans aucun problème. Nous partîmes, sans indice et le moral à zéro.
Durant tout le reste de la journée, la brigade se mit à travailler durement sur cette enquête. L'une des rares dans cette ville. Surement la plus atroce de toute ma carrière. Le lendemain matin, des personnes embarquèrent enfin le corps. Ils attendirent tous avec impatience le résultat de l'autopsie.
Les sourires sur les visages de mes collègues étaient mous, tristes, et nostalgiques. C'était atrocement difficile de rester neutre au milieu cette ambiance maussade.
Je retournais donc dans la maison, à la recherche d'indices que je ne trouverai pas. Je m'asseyais donc sur le sol à réfléchir à un coupable que je ne découvrirai jamais. Et je pleurais, je pleurais en pensant à elle. Je pleurais en me remémorant toutes les images que j'avais d'elle : sa venue vers moi, son rayonnement, mon sourire sadique, nos ébats, le fusil au bout de ma main se posant délicatement sur son front pâle, la fin.



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